Céanothes et Potentilles
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Céanothes et Potentilles

Prix Unitaire: 11,00 €

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Blanche n’est ni belle ni laide, juste ronde comme il faut pour accueillir la tendresse.

Heureuse ? Vaste question. Elle traîne sa vie comme son ennui, elle manque d’un amour inconditionnel, celui avec le grand A.

Passionnée par les fleurs… Rangée numéro 7, c’est son refuge au magasin Pep. Si vous cherchez, vous la trouverez certainement entre les roses, les céanothes et les potentilles…

Mais personne ne la regarde. Jour après jour, elle se heurte à l’indifférence… serait-elle invisible ?

Il faut savoir provoquer le destin ! Blanche ne va plus attendre que le prince arrive sur son fier destrier, elle va passer à l’attaque. On ne peut compter que sur soi-même, après tout !

Stratégie machiavélique, plans extrêmes… jusqu’où peut nous mener la solitude ? La folie n’est parfois qu’à un seul palier de la tragédie…

Entre humour noir et effluves de rêves, Martine Pagès nous entraîne dans un tourbillon hors du commun où passion rime avec déraison et où triomphe le cynisme de la vie.

Un roman savoureux qui vous fera trembler d’effroi tout en vous laissant un étrange sourire au coin des lèvres… Vous ne l’aviez pas vue arriver, cette destinée !

Préface Philippe Leroy-Beaulieu

ISBN 9782917898192

Chapitre I

« Terrasse plein sud, bains de soleil, pas trop d’eau, coupez les gourmands. Ah ! j’oubliais : l’idéal c’est un mélange de terreau, de tourbe blonde et de terre de bruyère. Rien de bien sorcier, le lit d’une fleur est aussi important que l’amour que vous lui offrirez. »

Cette femme lui paraissait bien trop sophistiquée pour se risquer à noircir ses ongles, voire pire : en planter un par mégarde dans un bac d’impatiences. Sans compter la probabilité d’écailler son vernis dans cette opération d’envergure dont on imaginait qu’elle se lasserait vite, envoyant au diable pelles et râteaux, loin de sa vue, pour retourner vite à sa vie synthétique, parfumée d’onguents et d’essences, de fragrances communes et vulgaires achetés dans les grands magasins. Eh bien non, elle est revenue cent fois, « Voulez-vous des gants ? Cadeau de la maison ! » et cette femme répondait qu’elle préférait le contact de la terre, quitte à se doucher ensuite. L’énergie tellurique, c’était toujours bon à prendre, et à garder un peu sur le bout des doigts,
« C’est si sensuel de plonger ses mains dans des pots de terre ».

Sensuel. Comme elle avait raison. C’est un terme qu’elle n’avait jamais utilisé dans son argumentation de vente. Maintenant, c’est son maître mot, une sorte de mot-clé, un sésame pour engager la conversation avec les clients qui hésitent devant les hortensias, et elle leur répond « Sensualité » quand c’est leur premier achat.

Blanche est vendeuse de fleurs. Elle est bonne conseillère à la question des luzernes à arracher, des pétales fanés à écraser entre le pouce et l’index, des phrases à prononcer pour inciter une plante à reprendre goût à la vie quand elle présente des signes de faiblesse.

Oh ! elle ne travaille pas chez un fleuriste, non, vous la trouverez chez le pépiniériste qui fait l’angle, juste après la zone industrielle.

Vous passez le pont, vous serrez bien à droite, et c’est la sortie après le feu, celle qui mène aussi au club d’équitation. Un petit chemin de terre qui est un peu le sien, celui où elle respire après deux heures de train. Il lui est arrivé de l’emprunter pieds nus, toujours pour éprouver cette fameuse sensualité et mieux épouser la terre, après une éternité de transports en commun. Elle n’a pas fait de grandes études supérieures, d’ailleurs elle n’en a fait aucune, même pas d’école pour s’initier, elle a appris sur le tas. Sur le tas. Elle aime bien cette expression, elle est bien adaptée ; elle se visualise sur un tas d’elle ne sait quoi, au milieu d’un terrain sauvage, à réciter tout haut les noms latins de ses fleurs préférées.

Ses passions à elle ne vont pas bien loin, elle les a toutes sous la main : les rosiers, les pétunias, les bégonias nains. Son cœur se tourne spontanément vers les céanothes et les potentilles. Voilà son monde, c’est ici qu’elle « habite » la plupart du temps. Il y a bien sûr son patron, qui l’a à l’œil quand elle fait un peu de casse dans le rayon « céramiques » et aussi Géraldine, sa femme, qui lui fait régler la note en retenant la somme des dégâts sur son bulletin de paye. C’est pour ça qu’elle est fière de connaître quelques noms scientifiques, qu’elle déclame comme une sociétaire du Français, dès qu’elle sent qu’elle a affaire à un client néophyte. Elle espère toujours que ça va épater Gérard et son épouse. Elle y arrivera, il viendra bien un moment où ils cesseront de se gausser et de se taper sur les cuisses dans son dos.

Ce jour-là, ils oublieront le prix d’un cendrier ordinaire à prélever sur son salaire. Enfin, on espère…

Sur le tas. Ni une ni deux. Tantôt. Elle raffole de ces expressions désuètes et les emploie à tour de bras. Elle peut vous en citer un millier, certaines sont très imagées, d’autres ne renvoient à rien de très parlant, il suffit juste de faire un petit effort d’imagination. Par exemple lorsque vous répondez « à point d’heure » à la question « À quelle heure êtes-vous rentrée ? », ça ne signifie pas que le temps s’est arrêté d’un coup, à l’instant exact où vous avez passé le perron et inséré la clé dans la serrure. Ça veut seulement dire que vous vous êtes couchée très tard, si tard qu’il était bien difficile de localiser la grande aiguille. Quant à la petite, elle était certainement hors course.

Quand elle prend son heure de table, elle dit à ses collègues « À tantôt ». Et là, pour le coup, c’est drôlement bien vu comme exclamation, parce que soixante minutes, c’est soixante minutes, et que c’est à l’inverse mal vu de se présenter au travail en retard. C’est un coup à travailler pour une misère, il n’y a qu’à faire le calcul entre ce que vous coûte un bris déduit de votre paye et les euros que l’on soustrait en proportion des minutes qui ont dépassé le gong. Alors, « tant tôt », c’est un peu ce que l’on pense, le ventre rempli trop vite, les fesses serrées, à courir à en perdre haleine à treize heures cinquante-neuf, quand on sait que le café le plus proche se trouve à cinq cent mètres du « Garden Pep », 7, chemin des Alouettes, département de l’Eure.

Elle dit aussi papier alu et tricot de peau, chandail et paletot. Elle dit tantôt tous les jours. Elle dit aussi flûte et reflûte, quand elle casse quelque chose. Elle casse quelque chose tous les jours que Dieu fait.

Dieu merci, elle brise petit. Elle dit Nom d’un p’tit bonhomme quand elle est sur le chemin du retour, le soir, et que son train lui passe sous le nez. Elle habite au diable. Et ni une ni deux, elle court après le bus le lendemain matin, celui qui mène à la gare. Si on l’entend crier Saperlipopette, c’est qu’elle a égaré un soulier dans sa course et que Gérard va lui donner des nouvelles du pays, dès son arrivée. À ce stade, elle sait déjà combien de sous lui seront ôtés. Reste à être délicate neuf heures durant, à ne pas commander autre chose que le plat du jour même si on a l’estomac dans les talons, pour caresser l’espoir de se remettre à l’ouvrage en avance. Par contre, pour des raisons qui lui échappent, elle n’a jamais entendu ses patrons la tancer pour avoir mis son tablier trop tôt. Ni non plus pour avoir quitté son travail plus tard que prévu, conscience professionnelle oblige, après avoir indiqué la meilleure orientation à proposer à la plante vivace sur laquelle monsieur Bertin voulait toutes les explications. Elle a cru ce jour-là que sa vie en dépendait, comme s’il s’apprêtait à faire un placement immobilier ou l’achat de warrants. Elle lui a noté ses conseils sur le calepin qu’elle porte toujours en bandoulière, ça a mis un de ces temps pour faire comprendre l’éducation qu’il fallait donner à ce qu’il considérait presque comme son enfant ! Alors maintenant, quand monsieur Bertin pointe son nez au « Pep », elle le voit arriver avec ses gros sabots et elle fait de grandes enjambées direction le rayon « accessoires » pour échapper à ses sollicitations.

Elle reste prostrée, elle ne respire plus et elle attend. Elle attend qu’on hurle « Blanche ! », parce que bien sûr, il n’y a jamais personne pour le servir, tout le monde est occupé d’un seul coup, comme par enchantement, et c’est si facile de constater qu’elle est entièrement libre et de lui reprocher de stationner les bras croisés « comme une gourde ». Monsieur Bertin lui sourit, elle freine ses larmes avec son Laisse tomber, c’est de la brique proverbial, et nous voilà repartis pour un cours magistral sur la différence entre le thuya et le Thuja occidentalis, et là on est loin d’être sorti de l’auberge parce qu’il n’y en a pas. C’est le chat qui se mord la queue, c’est comme s’il lui demandait cent fois « Oui mais alors, qui de l’œuf ou de la poule ? ». Avec lui, on n’est jamais rendu, on peut passer une journée entière à disserter sur les nuances entre deux choses identiques. Et il n’est pas né celui qui arrivera à lui faire comprendre comment on a procédé pour décider que un plus un font deux. C’est dire le temps qu’elle passe avec lui et le nombre de redondances, qui sont autant de minutes qu’elle perd à envisager son train du soir démarrer sans elle. Grrr, autant comparer Dupont et Dupond et encore, vous aurez noté une petite coquetterie dans l’orthographe. Elle a donc décidé de feindre un mal de ventre épouvantable dès lors qu’elle entend le moteur de sa mobylette. Ça passe ou ça casse, mais elle, elle a une vie en dehors de son métier. C’est ce qu’elle pense fort, dans l’espoir que Géraldine l’entende quand elle lui aboie dessus.

Quand on dit qu’elle le pense fort, c’est juste en termes d’intensité. Parce que sa vie est réduite au minimum syndical de réjouissances. Quand elle rentre à son studio de Bernay, deuxième étage, il est vingt et une heures bien sonnées. Qu’est-ce qu’ils nous jouent à la TV, eh bien pas grand chose, dans la majorité des cas. Elle n’aime que les émissions animalières ou les reportages scientifiques.

Parfois elle ne dit pas non à une série américaine, mais elle se donne un mal de chien pour comprendre l’intrigue, comme la veille elle a raté le meurtre à cause d’une potentille qui avait la même bouille que l’autre. Il a fallu qu’elle les brandisse pour trouver une singularité à la seconde, et même cette caractéristique n’a pas fait trancher qui vous savez, alors elle s’est retrouvée en carafe, sidérée d’apprendre que Brenda était décédée et que Brandon s’était mis en tête de faire la justice lui-même. Il faut juste espérer que, le jour du dénouement, elle ne soit pas coincée dans son wagon, vue imprenable sur un champ de vaches, parce qu’une caténaire aurait fait des siennes.


Disponibilité

Actuellement livré en:

à partir du 18 janvier 2010




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